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Les charleries

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Ce blogue contient des souvenirs, des anecdotes, des opinions, de la fiction, des bribes d’histoire, des récréations et des documents d’archives.

Charles-É. Jean

Faits anciens

# 6005              3 septembre 2021

Un complice religieux

Le Courrier de Québec, dans son édition du 5 octobre 1808, raconte l’histoire d’un voleur qui s’évade.

« Je me trouvai l’année passée à la campagne, avec un bon Religieux qui a plus de quatre-vingts ans et voici ce qu’il me raconta.

 

Il fut demandé, il y a quarante ans, pour disposer à la mort un voleur de grand chemin. On l’enferma avec le patient dans une petite chapelle. Pendant qu’il faisait des efforts pour l'exciter au repentir de son crime, il s’aperçut que cet homme était distrait et l'écoutait à peine. Mon cher ami, lui dit-il, pensez-vous que dans quelques heures il faudra paraître devant Dieu et qui peut vous distraire d’une affaire pour vous de si grande importance ? Vous avez raison, mon père, lui dit le patient ; mais je ne puis m’ôter de l’esprit qu’il ne tiendrait qu’à vous de me sauver la vie ; et une telle pensée est bien capable de me donner des distractions.

 

Comment m’y prendrais-je pour vous sauver la vie, répondit le Religieux ? Et quand cela serait en mon pouvoir, pourrais-je hasarder de le faire et vous donner par-là occasion d’accumuler vos crimes. S'il n’y a que cela qui vous arrête, répondit le patient, vous pouvez compter sur ma parole : j’ai vu le supplice de trop près pour m’y exposer de nouveau.

 

Le Religieux fit ce que nous eussions fait vous et moi, en pareille occasion, il se laissa attendrir, et il ne fut plus question que de savoir comment il faudrait s’y prendre. La chapelle où ils étaient n’était éclairée que par une fenêtre qui était proche du toit, et élevée de plus de quinze pieds. Vous n'avez, dit le criminel, qu’à mettre votre chaise sur l’autel, que nous pouvons transporter au pied du mur ; vous monterez sur la chaise, et moi sur vos épaules, d’où je pourrai gagner le toit.

 

Le Religieux se prêta à cette manœuvre, et resta ensuite tranquillement sur la chaise, après avoir remis à sa place l’autel qui était portatif. Au bout de trois heures, le bourreau qui s’impatientait frappa à la porte, et demanda au Religieux ce qu'était devenu le criminel. Il faut que ce soit un ange, répondit froidement le Religieux, car foi de Prêtre, il est sorti par cette fenêtre.

 

Le bourreau qui perdait à ce compte, après avoir demandé au Religieux s’il se moquait de lui, courut avertir les juges : ils se transportèrent à la chapelle, où notre homme assis, leur montrant la fenêtre, les assura en conscience que le patient s’était envolé par-là, et que peu s’en était fallu qu’il ne le recommandât à lui, le prenant pour un ange ; qu'au surplus si c’était un criminel, ce qu’il ne comprenait pas, après ce qu’il lui avait vu faire, il n’était pas fait pour en être le gardien. Les Magistrats ne purent conserver leur gravité vis-à-vis du sang froid de ce bon homme : et ayant souhaité un bon voyage au patient, se retirèrent.

 

Vingt ans après ce Religieux passant par les Ardennes, se trouva égaré dans le temps que le jour finissait ; une façon de paysan l’avant examiné fort attentivement, lui demanda où il voulait aller, et l’assura que la route qu'il allait prendre était fort dangereuse ; il ajouta que s’il voulait le suivre, il le mènerait dans une ferme qui n’était pas fort éloignée, où il pourrait passer fort tranquillement la nuit. Le Religieux se trouva fort embarrassé ; la curiosité avec laquelle cet homme l’avait regardé lui donna des soupçons ; mais considérant que s’il avait quelque mauvais dessein, il ne lui serait possible d’échapper de ses mains, il le suivit en tremblant.

 

Sa peur ne fut pas de longue durée, il aperçut la ferme dont le paysan lui avait parlé ; et cet homme qui en était le maitre, dit, en entrant, à sa femme, de tuer un chapon avec les meilleurs poulets de la basse-cour, et de bien régaler son hôte. Pendant qu’on préparait le souper, le paysan rentra suivi de huit enfants, à qui il dit : Mes enfants, remerciez ce bon Religieux ; sans lui vous ne seriez pas au monde, ni moi non plus ; il m’a sauvé la vie.

 

Le Religieux se rappela alors tous les traits de cet homme, et reconnut le voleur duquel il avait favorisé l’évasion. Il fut accablé des caresses et des actions de grâces de la famille ; et lorsqu’il fut seul avec cet homme, il lui demanda par quel hasard il se trouvait si ben établi. Je vous ai tenu ma parole, lui dit le voleur, et déterminé à vivre en honnête homme, je vins en demandant l’aumône jusqu'à ce lieu qui est celui de ma naissance. J’entrai au service du maître de cette ferme, et ayant gagné les bonnes grâces de mon maitre par ma fidélité et mon attachement il me fit épouser sa fille qui était unique. Dieu a béni les efforts que j’ai fait pour être homme de bien ; j'ai amassé quelque chose, vous pouvez disposer de moi et de tout ce qui m’appartient, et je mourrai content à présent que je vous ai vu, et que je puis vous prouver ma reconnaissance.

 

Le Religieux lui dit, qu’il était trop payé du service qu’il Iui avait rendu, puisqu’il faisait un si bon usage de la vie qu’il lui avait conservée : il ne voulut rien accepter de ce qu’on lui offrait, mais il ne put jamais refuser au paysan de rester quelques jours chez lui où il fut traité comme un prince. Ensuite ce bon homme le força de se servir au moins d'un de ses chevaux pour achever sa route, et ne voulut point le quitter qu’il ne fut sorti des chemins dangereux, qui sont en grand nombre dans ces quartiers. » 

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# 5985             9 juin 2021

Drame familial

Dans son édition du 21 octobre 1871, le journal La Minerve, publie l’histoire d’un cultivateur de la paroisse Saint-Germain de Rimouski qui a voulu empoisonner sa femme. Voici ce qu’on peut y lire :

 

« La Cour Criminelle siégeant à Rimouski sous la présidence du juge Casault vient de juger une affaire d'empoisonnement qui s'est terminée par la condamnation de l'accusé à la peine capitale.

 

Voici les faits : Dans le mois d'août, Hubert Banville. cultivateur, demeurant à un mille de Rimouski, a empoisonné sa femme (Marie Lepage) en mettant dans son thé de l'arsenic qu'il avait acheté sous prétexte de tuer des rats. Comme il mettait chaque fois la dose trop faible, la pauvre femme a été malade durant une dizaine de jours.

 

Sa nièce qui la soignait, ayant goûté au thé s'est trouvée indisposée. Cela fut pour la femme un trait de lumière et elle s’écria : « Ma pauvre enfant, nous sommes empoisonnées par mon mari. Pour moi, je sens que tout espoir de me sauver est perdu ; mais pour toi, il est encore temps, cours au village voir le médecin. » Elle avait raison, elle a succombé un jour ou deux après, et la nièce en a été quitte pour une indisposition.

 

Le but de Banville était d'épouser une jeune fille qu'il avait déjà tenté d'enlever. L'exécution aura lieu le 9 décembre prochain. » (Fin du texte cité)

 

Le journal se trompe en affirmant que la dame a succombé à l’empoisonnement. Elle s’est rétablie.

 

Dans son mémoire de maîtrise, en avril 2016, Stéphanie Courtemanche étudie ce cas. Elle indique que, malgré les faits reprochés et prouvés, Marie Lepage croit que son mari ne méritait pas la peine de mort. Elle écrit :

 

« Dans sa requête qu’elle fait parvenir au gouverneur général du Canada, Marie Lepage s’exprime dans ces termes : […] Qu’elle est l’épouse affligée de l’infortuné Hubert Banville [...] Que son rétablissement a déjà été compromis par la fatigue et l’affliction qu’elle a éprouvées pendant le procès et surtout lors de la condamnation de son malheureux époux […] Que depuis sa condamnation, son malheureux époux a montré les meilleurs sentiments à son égard, donné des marques non équivoques de repentir, s’est vivement inquiété du bien-être de sa famille et a cherché à y pourvoir avec tout le soin possible. »

 

Elle continue en disant : « Il est clairement démontré que l’épouse affligée subissait la maltraitance de son mari, Hubert Bainville, qui s’enivrait facilement : « Pars, pars si tu veux et ce sur un ton indifférent, il sacrait contre elle et il disait qu’il voulait se débarrasser d’elle. […] En lui parlant, il sacrait plus qu’il était de bonne humeur ». Malgré cela, elle défend son mari. »

 

Finalement, la sentence d’exécution a été commuée en prison à perpétuité.

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# 5960             24 mai 2021

La justice au 19e siècle

Au cours des années, la nature des crimes a grandement évolué. En même temps, les condamnations ont été plus adaptées aux infractions. Par exemple, au début du 19e siècle, le larcin qui est un petit vol sans effraction et sans violence était fortement réprimé. Si de plus le larcin se faisait à l’intérieur d’une maison, sa gravité était augmentée.

 

Le présent texte contient le nom de personnes reconnues coupables d’un crime et leur sanction. Cela se passait à Montréal en 1813 et 1815.

 

1. Terme criminel de 1813 : journal Le spectateur du 16 septembre 1813

- Joseph et Étienne Dumas, convaincus de discours séditieux, condamnés à 2 ans de prison, à 10 louis d'amende, à donner caution eux-mêmes pour 50 louis, et à trouver des suretés pour pareille somme pendant l’espace de 7 ans.

 

- Amable Legault dit Deslauriers, convaincu de parjure, et condamné à être confiné un an en prison et à payer 50 livres sterlings d’amendes.

 

- James Hetherson et James McDonald, convaincus d'avoir volé dans une maison pour la valeur de 19 shelings (1 livre = 20 shelings), condamnés à être renfermés un an dans la maison de correction.

 

- Ann Firzgibbon, convaincue d’avoir volé pour la valeur de 5 livres, mais non dans une maison, condamnée à être enfermée six mois dans la maison de correction.

 

- Paul Dufresne, convaincu d'avoir volé pour moins de 20 shelings, condamné à recevoir 39 coups de fouet, le 17 du courant.

 

- Étienne Vaudry, convaincu de grand larcin, ayant volé un bœuf, condamné à être pendu le 15 octobre prochain.

 

- Benjamin Clément, convaincu de grand larcin pour vol d'une vache, condamné à être pendu le 15 octobre prochain.

 

- Joseph Montreuil, convaincu de grand larcin pour vol d’un cheval, condamné à être pendu le même jour.

 

- Pierre Victoire Racicot, convaincu de viol, condamné à être pendu aussi le 15 octobre prochain.

 

2. Terme criminel de 1815 : journal Le spectateur canadien du 11 septembre 1815

- Jean Raymond convaincu de petit larcin à la valeur de dix-neuf chelins (shelings) a été condamné à recevoir trente-neuf coups de fouet de la main du bourreau, vendredi le 15 du courant, et être confiné dans la maison de correction pour l'espace de six mois de calendrier.

 

- André Latulippe, convaincu de petit larcin, condamné à la même peine et de plus à douze mois de maison de correction.

 

- Louis Fortin, convaincu de vol de cheval, a été condamné à être pendu le 6 octobre prochain.

 

- Henry Léopard, convaincu de larcin de la valeur de dix chelins, a été condamné à recevoir 39 coups de fouet de la main du bourreau, vendredi le 15 du courant, et à passer douze mois dans la maison de correction, employé aux travaux les plus durs.

 

- John Syrie Wilson, convaincu d'avoir volé dans un magasin, condamné à être pendu le 6 octobre prochain.

 

- George Cross, convaincu d‘un vol de maison, condamné à être pendu le 6 octobre prochain.

 

- Isidore Roy, convaincu du même crime, condamné à la même peine.

 

- François Berteau, convaincu d’assaut, avec intention de meurtre, condamné à payer une amende de 20 livres et à passer deux années dans la maison de correction pour y être employé aux travaux les plus durs, et à l‘expiration de ces deux années à donner caution pour sa bonne conduite, l'espace de trois années, 100 livres pour lui-même et 50 livres pour chaque caution.

 

- John Quin, convaincu de petit larcin, condamné à recevoir vendredi prochain 39 coups de fouet de la main du bourreau, et à passer douze mois dans la maison de correction employé aux travaux les plus durs.

 

- Jean-Bte Robillard, convaincu de vol de cheval, condamné à être pendu le 6 octobre prochain.

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# 5930             6 mai 2021

Référendum à Rimouski

En 1878, le gouvernement fédéral promulgue l'interdiction de l'alcool, mais en réfère l'application aux municipalités qui doivent approuver ladite loi par référendum. À Rimouski, en 1912, des propriétaires d’hôtel veulent obtenir un permis de vente d’alcool. La municipalité se voit alors obligé d’aller en référendum. Voici ce que rapporte le Progrès du Golfe, dans son édition du 25 octobre 1912 :

 

« Mercredi dernier, les électeurs municipaux de notre ville étaient appelés à voter un règlement de prohibition des buvettes dans les limites de cette municipalité. La votation eut lieu à la salle du Conseil de ville sous la présidence de M. le notaire L.-de-Gonzague Belzile, ancien maire, qui fut choisi à l’unanimité de l’assemblée pour présider en l’absence du maire.

 

À 9 h de l’avant-midi, une messe solennelle était chantée à la cathédrale. Une foule de pieux fidèles y assistaient. Cette grand-messe était chantée en vue d’obtenir le succès final de la prohibition par l’adoption du règlement. Après la messe, M. l’abbé Sauvageau, missionnaire diocésain de Québec, qui avait prêché un triduum de tempérance dans les jours précédents, avec beaucoup d’éloquence apostolique, fit une vigoureuse harangue du haut de la chaire en faveur de la tempérance et de la prohibition.

 

Et c’est ensuite qu’une cinquantaine d’électeurs, ayant avec eux leur curé M. l’abbé Pelletier, se rendirent à la salle du Conseil où ils enregistrèrent les premiers leurs votes en faveur du règlement. Le premier vote qui fut donné fut celui de Mgr Majorique Bolduc dont l’exemple fut aussitôt imité par 51 des principaux citoyens de Rimouski.

 

Sur 159 votes qui furent donnés pendant la journée, 22 seulement furent contre le règlement, les 135 autres étant favorables à la prohibition. Douze électrices vinrent voter. Toutes, elles se sont déclarées en faveur de la prohibition et du règlement.

 

La prohibition est donc établie en notre ville. Nous nous en réjouissons sincèrement. » (Fin du texte cité)

 

On aura remarqué comment le clergé intervient sans gêne dans les décisions civiles. Par ailleurs, il semble bien que le vote se soit fait à main levée. Cela a dû constituer une énorme pression sur la prise de décision de certains citoyens. Toutefois, le prochain texte qui a paru dans le même numéro du journal montre bien que la contrebande d’alcool est présente dans la région. Voici ce texte :

 

« M. le magistrat Garon a rendu cet après-midi plusieurs jugements dans les causes intentées par le Département du Revenu contre des particuliers poursuivis pour avoir vendu, en contravention avec la loi des licences, des bières dites de tempérance.

 

Trois actions (sur 8) ont été maintenues : celles intentées contre Michel Gagnon, de Ste-Flavie, condamné (2e offense) à 100 $ d’amende ; contre Ant. Castonguay, de Rimouski et Ernest Lavoie, de Pointe-au-Père, condamnés l’un et l’autre à 50 $ d’amende.

 

M. le juge a considéré comme, étant prohibée par la loi la vente des bières de tempérance ayant plus de 2,5 % d’alcool en volume ; celles qui ont un moindre pourcentage d’alcool, ont été jugées comme ne contenant pas un principe enivrant au sens de la loi. »

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# 5900             18 avril 2021

Jamais deux sans trois

Dans son édition du 14 novembre 1884, le journal Le Franco-canadien raconte les malheurs d’un respectable cultivateur :

 

« Une nouvelle des plus tristes nous arrive de St-Raymond, comté de Portneuf. Il y a trois semaines, un pauvre mais respectable cultivateur nommé Elzéar Morasse, voyait sa grange détruite par le feu ainsi que les récoltes qu'elle contenait. Le malheureux, qui était chargé de famille, se livra presque au désespoir, en face de son infortune.

 

Mais on sait quelle conduite admirable les gens de la campagne tiennent d'ordinaire en semblable circonstance. Ils organisent une corvée et aident à remonter les bâtisses détruites. C'est ce que les habitants de St-Raymond firent pour Morasse qui reprit confiance. Un malheur, hélas n'arrive jamais seul, et cette famille, se composant du père et de la mère, de trois enfants et de l’aïeule, devait être bien autrement éprouvée quelques jours plus tard.

 

Il y a eu samedi dernier huit jours, Morasse est parti en voiture au faubourg pour acheter du bardeau pour couvrir sa nouvelle grange. Près de l'église de St-Raymond, le cheval a pris ombrage de quelques quarts rangés à la porte d'une épicerie et il est devenu incontrôlable. Le pauvre cultivateur fit tous ses efforts pour maintenir l'animal affolé, mais il n'y put réussir.

 

Il se passa alors une chose terrible. Morasse perdit l'équilibre et tomba entre le cheval et la voiture. Il ne lâcha cependant pas les rênes, espérant que l’animal finirait par s'arrêter. Il fut trainé ainsi une certaine distance sur le sol et reçut plusieurs ruades terribles dans la poitrine. Il perdit alors connaissance et le cheval, débarrassé de toute entrave, continua sa course.  

 

L'accident avait eu des témoins, et l'on s'empressa de secourir la victime qui fut transportée chez M. Louis Déry, près de l'église. Un médecin fut appelé qui donna des soins assidus au pauvre Morasse. Celui-ci ne devait pas en réchapper. Au bout d’une couple de jours, il a été atteint par le tétanos, cette terrible affection qui est semblable à la rage, et il fallut plusieurs hommes pour le maintenir sur un lit jusqu'à sa mort qui arriva le jeudi.

 

Les funérailles de ce malheureux, qui était âgé de 48 ans, ont eu lieu samedi dernier, au milieu d'un concours considérable. Une collecte a été faite dans la paroisse pour la famille du défunt, et le curé a donné gratuitement le service funèbre. »

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# 5865             27 mars 2021

Attaque nocturne

Dans son édition du 20 novembre 1865, le journal le Courrier du Canada raconte un drame survenu chez un cultivateur des Cantons de l’Est.

 

« La Cour Criminelle de Bedford, s'est terminée le 21 octobre. La plus importante (sentence) est celle prononcée contre le nommé Darius Froste, qui, aidé de trois frères et d’un certain Dégrenier, ont commis sur la famille Auclair, de Stukely, une attaque nocturne dont les détails ont été mis devant le public.

 

Un « bec » (dispute) avait lieu le 14 octobre chez Didace Auclair. On y avait élevé une étable pendant la journée et les femmes s’étaient occupées de filage. Le soir, l’on s’amusait. Vers 8 h, le nommé Darius Froste, son frère Wallace et Dégrenier avaient été admis à des conditions bien expliquées et bien comprises.

 

Pourtant, un instant après s’être mêlé à la troupe joyeuse, Darius Froste, soldat licencié de l’armée américaine, dit à son frère « take out your revolver » et frappait en même temps un frère de son hôte, Simon Auclair. Ce dernier est un homme fort et courageux, et après une lutte assez courte, les agresseurs étaient mis à l’or­dre et une réconciliation paraissait s’être opérée.

 

En laissant la maison pourtant, Darius Froste disait avec assurance « qu'avant le jour Simon Auclair aurait cessé de vivre. »

 

À onze heures, les trois expulsés revinrent renforcés de deux autres Froste, hommes vigoureux et redoutés dans la localité. Ils font irruption dans la maison d’Auclair. Ils demandent qu’on leur livre la personne de Simon Auclair et ils se répandent même dans la maison à sa recherche.

 

Auclair se présente et la lutte s’engage. Les « Iron Muckles », les pierres, les haches furent employées libéralement. Enfin les assaillants furent mis de nouveau à la porte, et l’un d’eux alla tomber à quelques pas de la maison couvert de blessures.

 

Craignant une attaque contre la maison, trois des frères Auclair étaient sortis et se tenaient à quelque distance de la porte, lorsque le nommé Darius Froste s’approche tranquillement, à la faveur des ténèbres, de Simon Auclair et le frappe avec un couteau poignard vers la région du cœur. Le coup porta dans le milieu du bras gauche et y fit une grave blessure. Ainsi avait fini cette lutte.

 

Le lendemain 15 octobre, les assaillants étaient arrêtés, et le 24, étaient jugés. Darius Froste, le chef de la bande, fut condamné à deux ans de détention au pénitencier. Ses compagnons à un mois de travaux forcés dans la prison commune. »

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# 5835             9 mars 2021

L’angoisse d’une fille

Dans son édition du 25 mars 1839, le journal Le Canadien raconte l’histoire d’une fille tourmentée. Voici ce texte :

 

« Une jeune fille, âgée de 26 ans, était sur le point de se marier. Les fiançailles célébrées, elle se disposa à aller se confesser. La veille du jour qu’elle avait choisi pour l’accomplissement de ce devoir religieux, on remarqua qu’elle était troublée, agitée, elle ordinairement d’une humeur égale et tranquille. Qui pouvait la tourmenter ainsi ? On le sut bientôt.

 

Elle déclara à son confesseur qu’il y a 16 ans, elle en avait alors 10, elle était domestique chez un métayer des environs, qu’un soir qu’elle était couchée et qu’on la croyait endormie, son maître rentra tout bouleversé et dans une agitation extrême, s’approcha du lit de sa femme et lui dit qu’il venait de commettre un assassinat et de voler sa victime. Il déposa en même temps sous le lit quelque chose de lourd et se coucha.

 

Depuis qu’elle avait eu connaissance de cet horrible secret, jamais elle n’avait eu le courage de le divulguer ; elle craignait la vengeance de son maître ; mais au moment de se marier, elle croyait ne pouvoir le garder dans la crainte que le ciel ne bénit pas son union.

 

En effet, à l’époque qu’elle rappelait, un assassinat avait été commis et un homme, accusé du crime, avait bientôt après été condamné aux travaux forcés à perpétuité. Ce malheureux y est encore.

 

Le curé possesseur du secret et poursuivi par l’idée de réparer une injustice, en écrivit à son évêque qui l’autorisa à rompre, sur ce point, le secret de la confession et à instruire la justice. Aujourd’hui le procureur du roi informe, le maître de la jeune fille est arrêté et bientôt les débats vont s’ouvrir. »

 

Note. À la fin de l’article, on écrit que des membres du clergé doutent de la véracité de ce récit, notamment du fait que l’évêque aurait libéré le curé du secret de la confession, arguant qu’il n’en avait pas le droit. 

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# 5805             18 février 2021

Escapade d’un père de famille

Dans son édition du 29 octobre 1841, le journal Le Canadien, sous le titre Effet des romans, raconte l’histoire d’un homme respectable qui aurait été fortement influencé par ses lectures. Voici ce texte :

 

« Il y a déjà longtemps que nous prêchons contre la lecture de ces livres plus propres à égarer qu’à instruire une belle âme ; aujourd’hui une funeste expérience de ces sortes de lectures vient de jeter toute une maison dans la consternation et la misère.

 

Un brave et intelligent huissier de cette ville, père d’une respectable famille dont il faisait l’unique soutien, vient tout-à-coup de se décider à abandonner sa femme et à délaisser ses enfants, sans qu’on puisse imaginer d’autre motif que ceux d’une imagination fortement allumée par la lecture de quelques romans extravagants pour lesquels il se montrait passionné.

 

La chose est d’autant plus extraordinaire pour les voisins et amis du pauvre malheureux que la douceur de ses mœurs avait contribué à le placer dans le sein du plus heureux des ménages. On commença à s’apercevoir de ses préoccupations dès jeudi dernier. Il entra à plusieurs reprises dans l’office d’un avocat de la rue Saint-Vincent où il écrivit en se donnant tous les soins du monde pour ne laisser rien découvrir de son projet. Le résultat fut une lettre des plus touchantes, adressée à sa femme, dans laquelle il lui déclare son projet de la quitter pour jamais, en lui donnant, entr’autres conseils, ceux d’élever chrétiennement leurs enfants, en lui assurant que tout ce qu’il pourra gagner sera pour le soutien de sa famille.

 

Jeudi, dans la nuit, sa femme le vit se lever et se remettre à écrire le papier qu’eIle trouva le lendemain accidentellement en faisant d’autres perquisitions ; c’était la lettre à laquelle il venait d’ajouter encore. De bonne heure, le matin du vendredi, il embrassa sa femme et ses enfants, et les serra tendrement sur son cœur, puis vêtu de ses plus vieux habits, il les quitta tous en leur promettant d’être de retour le lendemain midi auquel temps il n’est point reparu.

 

Il recommandait aussi dans sa lettre de remettre à une personne, dont il les avait achetés, des vêtements et chaussures dont il n’avait pu acquitter Ie prix. On ne sait trop à quoi attribuer cet accès subit de folie dont les conséquences sont si sérieuses pour la famille éplorée qui en est la victime. Cet homme irréprochable jusque-là laisse quatre enfants et une femme respectable dans la misère, à l’entrée d’un hiver rigoureux, et sans autres ressources que celles par trop idéales de la lettre romanesque.

 

Comme nous comptons sur les sympathies des bonnes âmes et que la connaissance de cette famille peut d’ailleurs intéresser le public à lui ramener son chef partout où on le trouvera, ce motif nous fera donner le nom du pauvre fugitif, avec un signalement assez exact. Son nom est Emilian McKay, huissier de profession ; sa taille est moyenne et son apparence respectable, et même au-dessus de son état. Il a les cheveux et les favoris blonds, les yeux bleus, le teint blanc et assez animé.

 

Comme le manteau dont il est affublé est très usé, et que le râpé de ses habits pourrait le déguiser un peu, nous prions au nom d’une famille désespérée, toutes les personnes bienveillantes et sensibles à une pareille infortune qui le reconnaîtraient, de prendre des mesures pour le ramener à Montréal. Vu qu'il est connu par tout le district, nous espérons qu’on s’empressera d’accomplir ce devoir d’humanité. »

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# 5775             30 janvier 2021

Trois bœufs en photo

Dans son édition du 14 juin 1888, l’Électeur, journal de Québec, raconte l’histoire de trois bœufs qui voulaient se faire photographier.

 

« Hier après-midi, il s’est produit sur la rue St-Joseph, un incident comique qui a été le sujet d’une grande hilarité. Un cultivateur, conduisant trois gros bœufs, passait sur la rue St-Joseph pour se rendre au Palais. Armé d’un énorme gourdin, il gesticulait et criait, conduisant de son mieux les trois animaux.

 

En face de l’atelier de photographie de M. Coulombe et frère, il y avait un embarras de voitures, et les trois bœufs, voyant qu’ils ne pouvaient passer et peut-être aussi craignant le bâton de leur maître, ne crurent rien de mieux à faire que de franchir le seuil de l’atelier.

 

Un escalier se présente. Deux d’entre eux, effrayés par les cris du cultivateur, l’escaladent en quelques enjambées, et les voilà tout-à-coup au second étage, dans l’atelier de photographie. On peut juger de l'ahurissement des artistes, tout surpris de voir en leur présence des sujets d’un nouveau genre.

 

Le premier moment de surprise passé, on rit de la farce et l’on fit descendre les pauvres animaux qui n’étaient pas les moins surpris : ce qui ne fut pas très facile, attendu la mauvaise volonté des deux bœufs qui, paraît-il, ne voulaient pas déguerpir sans se faire photographier. »

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# 5740             9 janvier 2021

Deux vols au 19e siècle

Dans son édition du 15 mai 1822, le journal Le Canadien raconte le déroulement de deux vols :

 

Un premier vol 

« Un vol curieux a été commis la semaine dernière au Cap-Rouge. Des voleurs sont entrés dans un hangar appartenant à M. Paradis, cultivateur de l’endroit, et en ont pris plus de 200 livres de lard ; puis ils ont été à l’écurie, ont attelé le cheval à la carriole, ont mis le lard dedans et l’ont emmené.

 

M. Paradis ayant trouvé le matin que son cheval et son lard manquaient, prit la route de la ville pour tâcher d’en obtenir des nouvelles. Il ne fut pas allé bien loin qu’il rencontra le cheval qui revenait d’un pas lent avec la carriole, mais point de lard. »

 

Un deuxième vol

« Un pauvre homme qui était venu de la Malbaie avec du hareng pour le vendre, ayant mis le produit de ses ventes, qui montait à 60 piastres dans un coffre à bord de sa chaloupe au débarquement, on lui a volé son argent et tout ce qu’il y avait dans le coffre.

 

Le voleur a été assez imprudent pour échanger son vieux bonnet contre un chapeau neuf, et on espère le découvrir par ce moyen. »

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# 5710             21 décembre 2020

Voyage de John Lambert en Canada

Dans son édition du 3 janvier 1818, le journal L’Aurore publie des extraits d’un texte du Britannique John Lambert. Ce dernier évoque ses perceptions du canadien-français.

 

« Les hommes ont naturellement beaucoup d’esprit et de bon sens ; mais ils ne cultivent presque jamais ni l‘un ni l‘autre, les écoles étant très rares en Canada. Les femmes sont généralement plus éclairées ou du moins plus instruites, le clergé ayant plus fait pour leur instruction que pour celle des hommes.

 

On se plaint depuis longtemps dans les papiers publics de ce défaut presque général d’éducation parmi la masse du peuple. Mais il y a tout lieu de douter que la diffusion des connaissances et de l'instruction parmi eux, améliorât leur état, ou rendit le pays plus florissant !

 

Ils ne peuvent parvenir à s’instruire que difficilement ; mais cette difficulté vient en grande partie de leur extrême économie, car s‘ils voulaient mettre à part une somme suffisante pour faire instruire leurs enfants, il se présenterait des maîtres, et il s‘ouvrirait des écoles autant qu‘il serait nécessaire.

 

Les paysans anglais et américains dans les townships apprennent à leurs enfants les premiers éléments de l‘éducation ; mais les Canadiens, n‘ayant aucune sorte d'instruction, sont incapables de faire l‘office de maîtres dans leurs familles et ils propagent ainsi d‘âge en âge l’ignorance de leurs ancêtres.

 

Les Français du Canada sont très civils les uns à l'égard des autres, et se saluent l‘un l‘autre, lorsqu’ils se rencontrent dans la rue. En voyant deux charretiers ou deux paysans le chapeau à la main, inclinant l‘un vers l‘autre, je me peignais à l‘imagination l‘effet curieux qu‘une pareille scène entre deux hommes du même état aurait dans les rues de Londres. J'ai vu quelquefois les hommes se baiser sur la joue : mais cet usage n‘est pas général. Ils sont extrêmement civils et polis envers les étrangers, et ôtent leur chapeau à tous ceux qu’ils rencontrent dans le chemin. Ils se querellent rarement, à moins qu‘ils ne soient ivres ; autrement ils sont de belle humeur, paisibles et officieux. On aperçoit dit-on peu de rusticité dans les manières des habitants (paysans). (…)

 

Avant la conquête du pays par les Anglais, on y parlait, dit-on, la langue française aussi correctement qu’en France même : depuis cette époque, ils ont introduit dans leur langage plusieurs anglicismes, et ils se servent de plusieurs tournures de phrases qu’ils tiennent probablement de leurs liaisons avec les nouveaux colons. Pour froid, ils prononcent fret ; pour ici, ils prononcent icitte ; au lieu de dire prêt, ils disent paré ; ils se servent en outre de plusieurs mots surannés que je n’ai pas présents à la mémoire. Ils corrompent encore la langue en prononçant la consonne finale dans bien des mots, contre la coutume des Français d'Europe. (…)

 

Les Français ont une grande majorité dans la Chambre d'Assemblée ; leur nombre étant de 86, tandis que celui des Anglais n’est que de 14. Les discours par conséquent se font presque tous en Français ; car tous les membres anglais entendent cette langue ; tandis que la plupart des membres français n‘ont pas la moindre connaissance de la langue anglaise. (…)

 

Un de mes amis m‘a conté qu‘ayant demandé un jour un ordre à un membre français de l‘assemblée, (j‘ai oublié pourquoi il en avait besoin) celui-ci lui répondit qu‘il ne savait pas écrire. Eh bien, lui dit mon ami, je l‘écrirai et vous ferez votre marque. Ah ! mon Dieu, répliqua le législateur, cela ne suffira pas.

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# 5690             9 décembre 2020

Un accident de voiture à cheval

Dans son édition du 3 janvier 1818, le journal L’Aurore publie une lettre d’un témoin d’accident de voiture.

 

« M. L‘Éditeur,

Je crois pouvoir user la voie d‘un papier public pour réclamer contre un abus public. Il y a des règlements de police qui défendent de courir à cheval ou en voiture dans les rues de la ville et des faubourgs ; cependant on voit tous les jours des têtes chaudes qui croient que la possession ou le louage d‘une calèche ou d’une carriole leur donne le droit d‘estropier et même de tuer qui bon leur semble.

 

J‘ai moi-même pensé être la victime de l'étourderie d‘un de ces écervelés. Malheureusement je n‘avais dans le moment ni fouet ni canne pour châtier le lourdaud aussi exemplairement qu'il le méritait. Puisque j‘en suis sur ce sujet, il faut que je dise un mot d‘un fait dont il me semble qu‘aucune de nos gazettes n‘a parlé, quoiqu’il valût la peine qu‘on en fit mention.

 

Ce silence m'aurait fait douter de la réalité de l‘accident, si je ne l‘avais entendu raconter à plusieurs personnes dignes de foi.

 

Il y a quinze jours ou trois semaines, une femme a été tuée raide par le choc d‘une voiture dans le faubourg de Québec. On ajoute que cette femme était enceinte. Cependant je n‘ai pas entendu dire qu‘on ait fait la moindre perquisition ni la moindre démarche pour découvrir l‘'homicide.

 

Cette indifférence me parait impardonnable. Pourquoi n‘a-t-on pas cherché à découvrir le coupable pour l‘arrêter ? Serait-ce parce que la personne qui a été tuée était trop pauvre pour mériter qu‘on troublât l‘auteur de sa mort. Assurément ce ne peut être la raison pourquoi on ne l‘inquiète point. La véritable raison me semble être l‘apathie pour tout ce qui ne nous touche pas immédiatement, vice qui est peut-être plus commun dans ce pays que dans tout autre.

 

La femme dont il est question n‘a en apparence aucun parent qui puisse faire les démarches nécessaires pour que sa mort soit vengée, et par conséquent il faut qu’elle reste impunie.

(Signé) Un citoyen. »

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# 5665             24 novembre 2020

Délation payante ?

Dans son édition du 30 avril 1808, le journal Le Canadien raconte l’histoire de trois frères qui ont voulu faciliter la vie de leur mère.

 

« Une femme était restée veuve avec trois garçons et ne subsistait que de leur travail. Ces jeunes gens n’ayant pas été élevés pour ce genre de vie gagnaient à peine l’absolu nécessaire et gémissaient surtout de ne pouvoir procurer à leur mère un état plus heureux.

 

On avait depuis peu publié que quiconque saisirait un voleur et l’amènerait au magistrat toucherait une somme fort considérable. Les trois frères, que la pauvreté de leur mère affectait mille fois plus que leur propre indigence, prirent unanimement une résolution aussi étrange qu’héroïque.

 

Ils conviennent qu’un des trois passera pour voleur et que les deux autres le dénonceront au juge. Ils tirent au sort pour savoir qui sera la victime de l’amour filial et le sort tombe sur le plus jeune qui se laisse lier et conduire comme un criminel. Il subit l’interrogatoire et déclare qu’il a volé.

 

Alors, on l’envoie en prison et ses frères touchent la somme promise ; mais avant de retourner chez eux, ils trouvèrent un moyen d’entrer dans la prison, voulant du moins dire un dernier adieu à leur malheureux frère. Là, croyant n’être vus de personne, ils se jetèrent dans les bras du prisonnier et, par leurs larmes et leurs sanglots et les plus tendres embrassements, lui témoignèrent l’excès d’affection et de douleur dont ils étaient pénétrés.

 

Le magistrat qui par hasard était dans un lieu duquel il pouvait les apercevoir fut extrêmement surpris de voir un criminel recevoir des preuves d’amitié si vives de la part même de ceux qui l’avaient livré à la justice. Il donna ordre à un de ses gens de suivre les deux délateurs et de les épier avec soin.

 

Le domestique obéit et rapporta à son maître qu’ayant suivi les deux frères, il était entré après eux dans leur maison et s’était arrêté à la porte de la chambre de leur mère, d’où il avait pu facilement les entendre. Qu’en entrant, le premier soin des deux jeunes gens avait été de donner à leur mère l’argent qu’ils avaient reçu pour prix de leur délation ; que cette femme étonnée avait témoigné beaucoup plus d’inquiétude que de joie à la vue d’une somme si considérable ; qu’elle les avait vivement questionnés sur la manière dont ils l’avaient acquise et sur l’absence de leur troisième frère ; que les infortunés n’avaient pu d’abord lui répondre que par des pleurs ; mais qu’enfin menacés de la malédiction d’une mère si chère, ils avaient tout avoué ; qu’à cet affreux récit, la malheureuse femme pénétrée de reconnaissance, de terreur et d’admiration, s’était abandonnée aux plus violents transports du désespoir le mieux fondé ; qu’elle s’était élancée pour sortir, avec l’intention de venir tout déclarer au magistrat, mais que retenue par ses cruels et généreux enfants, tous deux précipités à ses genoux, les accablant de reproches, et les baignant de larmes, ressentant à la fois tout ce que la colère, la douleur et la tendresse peuvent faire éprouver de plus impétueux et de plus passionné, elle n’avait pu résister à de si terribles agitations, et qu’elle était tombée sans connaissance entre leur bras.

 

Après ce récit, le juge se rendit à la prison du troisième frère et l’interrogea de nouveau ; mais le jeune homme persista et rien ne put l’engager à se rétracter. Alors le magistrat lui dit qu’il n’avait voulu que connaître à quel excès d’héroïsme la piété filiale pouvait élever un cœur vertueux et lui déclara qu’il était instruit de tous les détails de son histoire.

 

Le juge alla ensuite faire rapport de cette aventure au cubo-sama, ou souverain ; et ce prince, frappé d’une action si héroïque, voulut voir les trois frères et l’heureuse mère de ses vertueux enfants. Il les combla d’éloges et de marques de distinction, assigna au plus jeune 1500 écus de rente et 500 à chacun des deux frères. » (Histoire du Japon, par le P. de Charlevoix)

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# 5635             6 novembre 2020

Tragédie évitée à Trois-Pistoles

Dans son édition du 5 janvier 1842, le journal Le Canadien publie une lettre d’un témoin qui raconte un événement mémorable qui s’est passé à Trois-Pistoles quelques jours auparavant :

 

« M. l’Éditeur,

Si vous trouvez à propos de mettre devant le Public la communication suivante, vous voudrez bien l’insérer dans une de vos feuilles.

 

La paroisse des Trois-Pistoles se rappellera longtemps le 23 de décembre 1841 où une catastrophe bien triste faillit plonger dans le deuil un grand nombre de familles. Quelques jours auparavant, il était tombé, pour me servir de l’expression canadienne, une forte bordée de neige qui suivie d’un grand froid avait formé plusieurs banquises de glace que le vent et le courant faisaient mouvoir çà et là sur le fleuve.

 

La nuit du 21, la densité du froid et le vent nord forcèrent les banquises à s’arrêter sur le rivage sud du fleuve jusqu’à une étendue en profondeur de pas moins 5 à 6 milles, c.-à-d. jusqu’en plein canal. Plusieurs de vos lecteurs savent probablement que l’espèce de poisson appelé loup-marin aiment aussi eux à faire une promenade sur la surface des eaux, l’hiver leur en fournit l’occasion. Aussitôt que la glace est assez forte, on les voit se promener par groupes au gré du courant et du vent. Il arrive souvent dans ces circonstances qu’imprudents nautoniers ils perdent les moyens sûrs de débarquement et tombent ainsi entre les mains d’ennemis qui aiment leurs dépouilles et en tirent un assez bon parti.

 

C’est dans une de ces circonstances que 50 personnes faillirent perdre la vie. La veille de ce jour de frayeur il avait été tué et sauvé environ 150 loups-marins; le lendemain 23, de nouvelles banquises amenées par le vent du nord offrirent de nouvelles proies ; chacun s’empressa d’en avoir sa part. Plus de 100 personnes se dispersèrent sur la glace assommant à coups de bâton les loups-marins qui y étaient par centaines. Les banquises du large paraissant bien jointes avec celles de la terre, et la glace étant assez forte pour les piétons, on crut qu’il n’y avait pas de danger à courir, et dans cette idée chacun ne pensait qu’à tuer à qui mieux mieux ; mais sur les 10 heures du matin le vent souffla du sud ; dans un instant, la glace se sépara en plusieurs banquises, les personnes près de la séparation s’en aperçurent assez à temps pour sauter sur la banquise de terre, quelques-uns ne le firent que par le moyen d ’une traine qui leur servit de pont flottant.

 

Mais il en restait encore 50 qui ne s’aperçurent du danger que lorsqu’il n’y avait plus de moyen de franchir l’espace entre les différentes banquises. II n’est pas nécessaire, M. l’Éditeur, de vous peindre les angoisses, les inquiétudes, que ces pauvres malheureux sentirent à la vue du danger qu’ils couraient. Nous qui étions à terre et qui au moyen de longues-vues pouvions considérer un spectacle si effrayant, pouvions nous figurer la terreur qui régnait parmi eux.

 

Inutile de dire que nous ne demeurions pas spectateurs oisifs d’un tel désastre, chacun de chercher les moyens de porter secours à ces pauvres gens, mais comment ? Les plus capables de partir en pareil cas étaient du nombre des malheureux. Point d’autres embarcations que des chaloupes de pilotes, et la glace était trop faible pour en supporter le poids, et d’ailleurs il fallait franchir un espace de pas moins de deux milles pour arriver à l’eau. Le vent augmentait et la nuit approchait ; vous pouvez imaginer, M. l’Éditeur, vous et vos lecteurs, quel martyr durent souffrir ces malheureux lorsque voyant la brune approcher, aucune embarcation n’allait à leur secours ; nous les voyions courir çà et là, se rassembler par groupe vis-à-vis l’église, se mettre à genoux, élever les mains au Ciel pour demander assistance.

 

Ce ne fut que vers les 4 heures de l’après-midi que nous pûmes nous procurer une légère embarcation qui pouvait porter tout au plus 7 à 8 personnes, elle est promptement trainée sur la glace, mise à l’eau, elle vole conduite par deux jeunes gens actifs vers le lieu du désastre. Arrivée au groupe rassemblé c’est à qui s’y jettera ; peu s’en fallut que par imprudence, (bien pardonnable en pareil cas) ces malheureux ne perdissent tout moyen de salut ; heureusement que quelques personnes de sang-froid modérèrent l’empressement des autres, sans quoi c’était fini de tous. Le calme rétabli parmi ces malheureux, il faut prendre charge, mais qui embarqueront les premiers ?

 

C’est alors, M. l’Éditeur, qu’il se fit un trait de générosité digne de louange et qui fait honneur aux jeunes gens qui en conçurent l’idée ; que les gens mariés, dirent-ils, embarquent les premiers. Ils ont des familles à soutenir, nous, nous courrons notre chance. Ce trait est d’autant plus généreux que la mer baissait et que la banquise sur laquelle ils étaient descendait en gagnant le large avec, suivant leur expression, la vitesse d’un cheval au trot.

 

Cette première charge est donc mise en voie de salut, mais pour cela il fallait traverser à l’aviron un espace de pas moins 20 arpents, ce qui formait 40 arpents au moins pour aller et venir. Pendant le trajet la banquise descendait, et la noirceur augmentait, si bien que les conducteurs de l’embarcation ayant dirigé leur route à peu près vers l’endroit où ils avaient pris la première charge ne virent plus de glace ; quelle route prendre ? Ils font force de rame, tournent en tout sens, enfin le sort veut ou plutôt la Providence, qu’ils se dirigent du bon côté, il était temps, car la banquise allait dédoubler un petit rocher appelé Rassade et c’en était fait de 40 et quelques personnes. La providence voulut donc qu’aucun ne périt, ils furent tous mis en sûreté sur la Rassade, d’où ils purent gagner la terre vers les 10 heures du soir.

 

Tous ceux qui comme moi ont été témoins de cette scène ne peuvent s’empêcher d’attribuer le salut de tant de personnes qu’à un miracle. Le danger paraissait si imminent que M. le Curé de la paroisse après s’être consulté avec Messieurs les Curés voisins qui se trouvaient chez lui, crut devoir exercer une des fonctions les plus sacrées de son ministère, tant il était difficile de croire que tous pussent échapper à la mort. (On peut penser au sacrement d’extrême-onction qui pouvait être donné, dans ce cas, sans la présence de la personne.)

 

Avant de terminer cette communication, il n’est pas hors de propos de mentionner le courage déployé par un jeune homme de 20 ans du nom de Louis Sirois. Ce jeune homme avait failli se noyer la matinée du jour fatal, la glace ayant défoncé sous ses pieds. Cet accident l’avait obligé de retourner à la maison paternelle à pas moins de trois milles du lieu de la triste catastrophe.

 

Eh ! bien ce jeune homme après avoir changé de vêtements, voyant le danger que couraient plusieurs de ses coparoissiens, se rendit en grande hâte au lieu du désastre, et ce fut lui qui avec un autre jeune homme du nom de Louis Rioux, conduisit la petite embarcation qui sauva la vie à ses frères. Ce fut lui encore qui tout épuisé qu’il devait être, nous apporta la première nouvelle que tous étaient sauvés. Honneur et louange à ces deux jeunes gens et gloire à notre Canada qui peut se glorifier de plusieurs traits semblables de dévouement et de courage.

 

Vous voyez, M. l’Éditeur, que j’ai raison de dire que le 23 de décembre sera un jour mémorable pour la paroisse des Trois-Pistoles. Aussi en mémoire de l’événement arrivé ce jour, quelques citoyens se proposent d’ériger l’été prochain sur la petite Rassade située à environ 3 milles de la terre ferme, une croix qui en rappellera le souvenir. Nos neveux et les marins apprendront que ce petit îlot qui n’est qu’un rocher pelé et qui semble inutile, a sauvé la vie à plus de 40 personnes à la fois. Ils apprendront à bénir le créateur dans tous les ouvrages de ses mains.

(Signé) Un témoin oculaire.

 

P. S. Si ce n’eut été de l’accident plus haut mentionné, plus de 400 loups-marins d’une grosseur énorme auraient été amenés à terre ce jour-là qui sont demeurés morts sur les banquises où ils avaient été assommés. Au dire des connaisseurs, cette tuerie avec celle de la veille dont j’ai parlé, aurait procuré à notre paroisse un profit net de pas moins de mille louis. L’occasion se présente ici de dire que des personnes entreprenantes pourraient avec un peu d’industrie faire aux environs de notre Isle aux Basques, en été, une pêche copieuse de ces loups marins. Je ne craindrais pas de dire qu’ils compenseraient leurs frais en peu de temps. Les personnes étrangères qui visitent les Trois-Pistoles en été, peuvent témoigner de la vérité de ce fait. »

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# 5610             21 octobre 2020

Au presbytère

Le Canadien, un journal de Québec, dans son édition du 25 mars 1839, rapporte un événement tragique.

 

« On nous transmet de Cervionne (Corse) le fait suivant que nous offrons à la curiosité de nos lecteurs :

 

Pendant une des nuits du mois de janvier, un individu frappe à coups redoublés à la porte du presbytère ; le curé refuse d’ouvrir, craignant une trahison ; mais il se laisse enfin persuader par les supplications d’un homme qui le presse de venir porter les derniers secours de la religion à un agonisant dont la demeure est peu éloignée.

 

À peine le curé a-t-il ouvert sa porte, qu'il est saisi vigoureusement par un brigand masqué et armé d'un pistolet, qui l’oblige à le conduire dans l'église. Là, le brigand se fait remettre tous les vases sacrés et autres ornements. Pour les emporter plus facilement, il veut les réunir en un seul paquet ; il pose son pistolet et se hâte de saisir les objets ; mais le curé, profitant de cette circonstance, s’empare du pistolet, brûle la cervelle du brigand et court appeler du secours ; on vient, on arrache le masque du voleur et l’on reconnaît le maire du village. »

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# 5595             12 octobre 2020

Lettre d’un suicidé

Le Courrier de Québec, dans son édition du 30 novembre 1808, raconte l’histoire d’un Irlandais d’origine : 

Un pauvre homme, natif d'Irlande, ayant eu quelques différends avec sa femme, se jeta ces jours passés dans une rivière où il se laissa noyer. Ce qui suit est une relation curieuse et circonstanciée de sa mort, écrite par lui-même et trouvée dans sa chambre.

 

« Comme je sais que le peuple qui trouvera ma carcasse, désirera avoir quelques connaissances de la cause de ma mort, je vais lui donner, là-dessus, toute la satisfaction possible.

 

Connaissant entièrement le sujet depuis le commencement jusqu’à la fin et plus encore, le malheur que j'ai eu d’épouser une méchante femme, qui n’eut jamais de plus grand plaisir que celui de me quereller et de me forcer par là à laisser la vie. Il se pourrait faire qu’on rapportât (le monde est si porté au mensonge) que je suis mort par accident : mais c’est une erreur, car je me suis moi-même jeté à l’eau et m'y suis ainsi laissé mourir.

 

D'ailleurs, comme ce qui me reste est fort peu de chose, j’espère qu’il ne sera point le sujet des querelles et des contestations. Je donne ce qu’on trouvera dans ma bourse à Betsey Mckenzie. Ma femme dit que j'ai eu un commerce illicite avec elle, mais c’est un vrai mensonge de sa fabrique, et si je vivais, je lui dirais nettement et à sa face.

 

Quant à ma femme, elle ne s’est que trop bien servi de mon bien. Ainsi mon intention est qu’on ne lui donne plus rien ; c'était une assez forte charge pour moi que de l’entretenir pendant ma vie, sans qu'il faille songer à elle après ma mort.

 

Je pardonne à tout le monde, ma femme exceptée. Je ne puis savoir positivement où j’irai, mais je suis assez tranquille là-dessus, ayant adroitement extorqué une absolution, aujourd'hui, sans que le prêtre qui me l’a donnée sût alors ce qui m'était entré dans la tête.

 

L'indifférence et la bonté ont été les deux guides de mes actions. J'aurais cependant (et je ne m’en cache pas) heurté l’homme le plus nerveux qui eût osé dire autre chose ; mais actuellement, je suis mort, et il est libre à ceux qui vivent de parler de moi comme bon leur semblera. Le Diable pourtant les récompensera de leurs peines.

 

Je meurs ami des hommes. Je souhaite du bien à tous ceux qui ont eu quelques égards pour moi, et l’endroit où je serai inhumé ne m'importe pas plus qu'une pipe de tabac. J'étais partagé entre le dessein de me pendre et celui de me noyer. J'ai pris enfin ce dernier parti. Observant qu’il n’est pas si usité que l’autre ; car on pend les voleurs, les hérétiques, les meurtriers, mais on les noie jamais.

 

Je meurs ainsi, âgé de 38 ans, sans désespoir, murmure, ni plainte, enfin comme un homme, et de mon propre et libre choix et détermination, avec pleine assurance d’aller au Ciel où je me dispose à rire, à gorge déployée, et de ma femme et du Diable. »

 

Quelle singularité ? quel sang froid ! quel mélange de grandeur et de petitesse, de force et de faiblesse, de perception et de démence. (Fin du texte cité)

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# 5570             27 septembre 2020

Le choléra à Québec en 1832

Dans Charles Guérin, roman de mœurs canadiennes, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau indique que le choléra a gagné la ville de Québec le 9 juin 1832. Il décrit les ravages que ce fléau y a produits. En annexe, il indique que le nombre de décès imputé à cette épidémie fut de 3300 alors que la population de la ville était d’environ 30 000 habitants, ce qui correspond à environ 11 % de la population.

 

Pierre-Joseph-Olivier Chauveau est né à Charlesbourg (Québec) le 30 mai 1820. À neuf ans, il entre au Petit Séminaire de Québec où il fait ses études classiques. Il devient avocat. Il est le 1er premier ministre du Québec en 1867.

 

En annexe de son livre, Chauveau écrit : « Ceux qui n'ont vu à Québec que les dernières invasions du choléra auront peut-être quelque peine à croire à la description que nous avons faite de ses ravages en 1832. »

 

Voici ce que Chauveau écrit dans son livre concernant ce qui se passe cette année-là :

 

« Le choléra sévissait à Québec avec une rage inouïe. Bien loin d'avoir été préservée, comme on l'espérait, cette ville souffrait de l'épidémie dans des proportions bien plus grandes que toutes les autres villes de l'Amérique. (…) De cent à cent cinquante victimes succombaient chaque jour. Prêtres et médecins ne pouvaient suffire à remplir leur ministère. Les émigrés et les pauvres gens tombaient frappés dans les rues et on les conduisait aux hôpitaux entassés dans des charrettes où ils se débattaient dans des convulsions effrayantes. Les corbillards ne suffisaient plus pour conduire les morts à leur dernière demeure.

 

De longues files de charrettes chargées chacune d'elles de plusieurs cercueils se croisaient dans toutes les directions. Les décès des gens riches et considérables étaient devenus si fréquents, que les glas funèbres tintaient continuellement à toutes les églises. L'autorité défendit de sonner les cloches, et leur silence, plus éloquent que leurs sons lugubres, augmenta la terreur au lieu de la diminuer.

 

Toutes les affaires étaient interrompues, les rues et les places publiques étaient vides de tout ce qui avait coutume de les animer, presque toutes les boutiques étaient fermées : la mort seule semblait avoir droit de bourgeoisie dans la cité maudite ; on ne rencontrait partout que des gens portant la livrée de cet horrible tyran. L'autorité épuisait dans son impuissance tous les caprices de son imagination. Un jour, vous sentiez partout l'odeur âcre et nauséabonde du chlorure de chaux, le lendemain on faisait brûler du goudron dans toutes les rues. De petites casseroles posées de distances en distances sur des réchauds, le long des trottoirs, laissaient échapper une flamme rouge et une fumée épaisse.

 

Le soir, tous ces petits feux avaient une apparence sinistre et presque infernale. Quelques officiers qui avaient été dans l'Inde, s'avisèrent de raconter qu'après une grande bataille le fléau avait cessé et que l'on attribuait sa disparition aux commotions que les décharges d'artillerie avaient fait éprouver à l'atmosphère. De suite on traîna dans les rues des canons, et toute la journée on entendit retentir les lourdes volées d'artillerie, comme s'il se fut agi de dompter une insurrection.

 

Et avec toutes ces précautions, le mal redoublait d'intensité et emportait dans la tombe des familles entières ; il y eut même des rues où il resta à peine un seul être vivant. Les médecins, comme l'autorité, avaient épuisé toutes leurs ressources et fait manger au monstre toute leur pharmacie, qui n’avait fait qu'aiguiser sa faim dévorante. Toutes les théories et tous les systèmes recevaient chaque jour de l'expérience un cruel démenti : le remède qui triomphait un jour était sûr d'éprouver le lendemain une éclatante défaite ; les seules cures qui s'opéraient ne pouvaient guère s'attribuer qu'à la nature, ou à l'intervention directe de la providence ; elles avaient lieu le plus souvent, lorsque le malade rendu à la dernière extrémité était abandonné des médecins.

 

On avait érigé des hôpitaux temporaires, et l'on avait élevé au centre du faubourg St. Jean, sur un terrain vacant, une immense baraque en bois que l'on baptisa du nom d'Hôpital des Émigrés. C'était là que le fléau tenait sa cour plénière et régnait en maître absolu. Ce n'était pas des malades, c'était plutôt des mourants qui allaient se faire enregistrer dans cet hôpital avant de prendre le chemin du cimetière.

 

Tous les lits étaient pleins et une foule de patients étaient étendus par terre, faute de place : rien de plus hideusement saisissant que cette salle où il fallait souvent déplacer un cadavre pour parvenir à un malade. On avait été obligé d'établir tout près de là une boutique de cercueils et le bruit de ce sinistre travail parvenait distinctement à l'oreille des mourants. (…)

 

Les enterrements des cholériques se faisaient régulièrement chaque soir à sept heures pour toute la journée. Les morts de la nuit avaient le privilège de rester vingt-quatre heures ou à-peu-près à leur domicile. Ceux de l'après-midi n'avaient que quelques heures de grâce. On les portait au cimetière à la hâte pour l’enterrement du soir. Tant pis pour eux, s'ils se réveillaient trop tard ! À toutes les heures du jour, les chars funèbres se dirigeaient vers la nécropole ; mais le soir c'était une procession tumultueuse ; une véritable course aux tombeaux, semblable aux danses macabres peintes ou sculptées sur les monuments du moyen âge.

 

Des corbillards de toutes formes, de grossières charrettes, contenant chacune de quatre à six cercueils symétriquement arrangés, se pressaient et s'entreheurtaient confusément dans la grande allée, ou chemin St. Louis. Les Irlandais étaient à-peu-près les seuls à former des convois à la suite des dépouilles de leurs parents ou de leurs amis. Ce peuple est si malheureux, qu'il a toujours festoyé la mort comme une amie, et que nul danger ne peut l'éloigner d'une cérémonie funèbre.

 

C'étaient de longues files de calèches pleines d'hommes, de femmes, et d'enfants entassés les uns sur les autres, comme les morts dans leurs charrettes ; tandis que les cercueils des canadiens se rendaient seuls ou presque seuls à leur dernière demeure. Au reste, la plupart de ceux qui avaient parcouru ce chemin la veille en spectateurs faisaient eux-mêmes le lendemain les frais d'un semblable spectacle. »

 

Notons que, selon Chauveau, à Québec, une seconde vague de choléra a débuté le 7 juillet 1834 et a fait 2500 morts ; une troisième vague le 2 juillet 1849 avec 1180 morts ; une quatrième vague le 28 août 1851 avec 280 morts ; une cinquième vague le 26 septembre 1852 avec 145 morts.

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# 5545             12 septembre 2020

Disparition mystérieuse

Dans son édition du 14 juin 1888, L’Électeur, un journal de Québec, raconte ce qui est arrivé à un citoyen de Beaumont. Voici le texte :

 

« Depuis quelques jours, la population du village de Beaumont est dans une grande excitation, vu la disparition plus que mystérieuse d'un des citoyens du l’endroit.

 

Voici les faits : En octobre dernier, une assemblée de paroisse eut lieu à Beaumont, un dimanche, et devint très tumultueuse, à tel point que l’on en vint à des voies de fait, et durant la bagarre un homme fut violemment frappé à la base du crâne.

 

Cet homme, qui a nom Narcisse Turgeon, est celui dont on déplore aujourd'hui la disparition. La bagarre dont nous venons de parler a eu pour cause première le fait que M. Turgeon aurait exprimé des opinions qui n’étaient pas partagées par la majorité des paroissiens présents à l’assemblée qui eut lieu à l’issue de la messe.

 

Rendu chez lui, M. Turgeon se plaignit de violentes douleurs à la tête, douleurs qui allèrent toujours en augmentant et il devint gravement malade. Étant quoique peu rétabli, M. Turgeon intenta une action en dommage et obtint jugement pour 100 $ et les frais.

 

Le blessé ne prenant pas de mieux, les docteurs Morin et Ladrière furent mandés et conseillèrent au malade de subir une opération chirurgicale, mais Turgeon refusa de suivre leur avis et continua d’aller de mal en pis, manifestant parfois des symptômes d'aliénation mentale.

 

Dimanche dernier, Turgeon est parti de chez lui, laissant une lettre par laquelle il informait sa famille qu'il allait se noyer. On n’a eu aucune nouvelle de lui depuis et l'on suppose qu’il s’est jeté dans le St-Laurent.

 

M. Turgeon qui est un cultivateur à l’aise est âgé de 45 ans et était considéré comme étant un des meilleurs citoyens de la paroisse. » (Fin du texte cité)

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